Voyage au bout de la nuit AJACCIENNE

Voyage au bout de la nuit AJACCIENNE

La fille est une de ces beautés papillonantes, tantôt mettant les mains aux hanches, tantôt les portant à la tête pour arranger ses cheveux, parlant, riant, prenant des airs étonnés, effrayés ; pas un instant son corps et son visage ne sont au repos. Elles est debout près du long comptoir et bavarde avec Jean-Toussaint le maître des lieux qu’elle semble assez bien connaître. Maxime, assis juste en face, sirote nonchalamment son apéritif, le regard comme obnubilé et magnétisé par la créature de rêve. Tout à coup, une main énergiquement posée sur son épaule l’oblige à sortir de sa torpeur et de son émerveillement. “Alors oh blond !, on reluque” fait une voix moqueuse et ironique à l’accent chantant ajaccien. Maxime se retourne brusquement et reconnaît alors la face joyeuse et mal rasée de Dumè. Les deux amis échangent un sourire complice et s’attablent ensemble au milieu de l’athmosphère tamisée et conviviale du “Pigalle”.

Cet établissement conçu façon “bistrot parisien”, est le passage obligé de nombreux noctambules ajacciens avant la “grand messe” du samedi soir. Il n’est que 19 heures, et déjà la salle grouille d’une foule bigarrée et bruyante qui évacue là, tension et stress accumulés au cours d’une longue semaine de labeur. On sent monter l’ambiance des grands soirs à l’aune des verres qui ne désemplissent pas.

Pris dans l’ambiance, Maxime et Dumè attaquent bientôt leur quatrième tournée de Désperados, gais et réjouis par l’alcool, comme si un grand bonheur leur coule dans les veines. L’un et l’autre, figures notoires ajacciennes sont plus connus sous les sobriquets de monta sega et blasgiu. De personnalités différentes mais complémentaires, ils écument depuis de longues années tout ce que la ville compte de cafés, de boîtes ou de bouges. Leurs frasques passées ont fait le tour du giron ajaccien, et on se les reconte comme autant de hauts faits d’armes ou la réalité dépasse souvent la fiction.

Ce soir la doublette infernale semble bien partie pour rajouter une page à sa légende dorée. Soudain, dans le brouhaha général, un portable se met à sonner d’une musique stridente qui attire l’attention de nombreux consommateurs.

C’est toi o faccia di topu, on pouvait d’attendre s’exclame Maxime en hurlant dans le combiné. On passe te prendre à huit heures trente devant chez toi rajoute-t-il avec un sourire malicieux sur les lèvres. Pierre, dit le caiornu, le troisième larron de la petite bande vient d’appeler pour dire qu’il se joindra à ses deux compères pour la tournée des grands ducs qui s’annonce arrosée. Dumè, en grand seigneur, règle alors les consommations ainsi que celles d’une table mitoyenne composée de connaissances. En deux temps, trois mouvements, voilà nos amis engouffrés dans la grosse “BEHEME” de Maxime, lequel adopte une conduite rapide et sportive.
Dehors, on sent l’approche des fêtes de Noël, le cours Napoléon est tout enguirlandé et les devantures des magasins sont illuminées de décorations clignotantes et scintillantes. Malgré le froid rude de cette mi-décembre, les artères de la cité et les terrasses de cafés sont pleines d’une foule de badauds et de passants. Le grand rendez-vous de l’an 2000 n’est plus loin, les gens ressentent le besoin de descendre dans la rue et de communier dans la ferveur pour passer ensemble le cap magique de la fin du siècle. A un feu rouge, un père Noël majestueux est entouré d’enfants qui s’accrochent à ses basques comme à celles d’un dieu. C’est ça Noël, le rire, la fête, mais aussi la magie et la croyance. Maxime et Dumè, déjà passablement éméchés, croient à la longue nuit et à la féérie alcoolisée qui s’y rattache.

A l’heure prévue, les voilà à Mezzavia devant le portail d’immeuble de cet animal de caiornu. Ce dernier bien entendu, n’est pas encore là. Maxime s’énerve et lançe des coups de klaxon rageurs dans la nuit froide et silencieuse. Après un court laps de temps, une longue carcasse dégingandée apparaît dans la lunette arrière de la voiture, bonnet enfoncé sur le crâne et cigarette incandescente encastrée au coin des lèvres. “Cocco cumu sè ?” s’écrie Dumè à travers la vitre entrouverte côté passager d’où s’échappe une vapeur chaude et blanche dans l’air glacial. “ On se les gèle retorque le nouvel arrivant, j’éspère qu’il y a le chauffage dans cette caisse pourrie.” “Casa arruvinata maugrée entre ses dents le propriétaire de la dite caisse.

Retour vers le centre ville sur les châpeaux de roue. Au niveau de la place Abbatucci, la circulation bouchonne déjà. Maxime, impatient, s’engage dans la voie opposée et évite de peu l’accrochage avec un automobiliste roulant en sens inverse ce qui occasionne un échange d’insultes et de gestes obscènes qui permettent à Dumè de mettre en valeur son vocabulaire fleuri et sa panoplie de mimiques suggestives. C’est fou comme l’alcool et la fièvre du samedi soir rendent téméraire et courageux le timide ou le blasgiu le plus renfermé. Nouvel arrêt au Royal pour cet intoxiqué de caiornu fasse le plein de tabac.

On décide dans la foulée d’aller manger un morceau au Santa- Fé afin d’avoir un peu de solide dans l’estomac avant tout ce liquide qui va s’y engouffrer à grands flots. L’athmosphère chaude et originale de l’endroit rasserène quelque peu les membres et les esprits engourdis des trois compagnons. En les voyant débarquer, Mario le souriant et chaleureux patron s’exclame “belle triplette”. La salle ressemble à un saloon. On se croirait revenu à l’époque du Far West” fait remarquer Pierre. Des murs au comptoir, en passant par le plafond, c’est le règne du bois. Apposés aux parois, des portraits de chefs indiens portent un regard impassible sur les lieux. Dumè reconnait Sitting Bull qu’il a déjà pu observer dans un magazine. La commande est passée auprès d’une seveuse blonde. Maxime, passionné de football, apprend par la rumeur que le Gaz et l’ACA ont été victorieux ce soir. Voilà qui lui met du baume au coeur et lui ouvre l’appétit. Les plats ne tardent pas à arriver. Chacun s’absorbe alors dans la mastication appliquée de sa viande grillée et savoureuse, à grands renforts d’amples libations. Après cette collation consistante, les visages s’empourprent et les langues se délient. On quitte le restaurant et la grande aventure peut commencer.

Ceylan, Cohiba, Irish, sont autant d’endroits où nos “héros” peuvent étancher leurs ardeurs de “boit sans soif”, autant de va-et -vient, autant d’escales différentes : cafés et digestis au Ceylan, drinks au Cohiba sous les regards croisés du Cé et de “Gainsbar”, une bière à l’Irish sur fond de rock music comme dans les meilleurs pubs de Dublin. Vers 23 heures trente, Pierre a une idée lumineuse : “si on allait à la soirée Bodega au Café de Paris”. Aussitôt dit, aussitôt fait, l’âme du vin les transportent illico-presto à travers la place Diamant. Quand ils pénètrent dans l’endroit, ils sont littéralement absorbés par une grappe humaine carrément agglutinée au comptoir. Ici, il faut battre des coudes pour se faire une petite place, la soirée semblant battre son plein malgré l’heure peu avançée. Peu à peu, des visages connus émergent au milieu de cette multitude. Dumè salue l’angélique Bernard et l’affable Michel, les deux associés de l’affaire. Derrière le comptoir, Joseph et Dédé ne savent plus où donner de la tête et sont obligés d’aboyer pour se faire entendre. Sur la piste, c’est l’hystérie la plus complète. Lulu, le D.J. explosif qui traîne derrière ses platines avec une canette à la main ,met le feu. La jante féminine s’embrase. Au milieu d’elles, Maxime reconnait la panthère papillonnante qui l’avait fait saliver en début de soirée au “Pigalle”. Il n’y tient plus, n’écoute que sa libido et va danser auprès d’elle. Cette dernière lui sourit gracieusement ce qui l’incite à s’approcher encore plus. “Lampati in terra” lui hurle Pierre, “tu ne vois pas que c’est une allumeuse”. Soudainement, une voix balbutiante à l’élocution confuse couvre tous les bruits de la salle. Le grand petit homme, l’inénarrable, l’homme au qualificatifs multiples vient de prendre le micro. Avec une attitude simiesque, il allie le geste à la parole. Bernard hilare, dit à Pierre que le bougre d’homme a déjà ingurgité un litre de rhum. Voilà qui lui promet des lendemains qui chantent. Maxime refait son apparition, ce qu’il croyait être un ticket n’est en fait qu’un malentendu. Il s’est mépris sur les intentions de la tigresse. Les heures passent et s’écoulent, le point d’orgue de la fête et de la liesse étant atteint lorsque Lulu avec son art consommé de l’ambiance ressort “la boudeuse” de ses tiroirs. A ce moment là, il est déjà deux heures, et les lampions de la fête s’éteignent. Maxime, Dumè et Pierre font partie du dernier carré de braves qui tiennent encore le comptoir. Il est temps d’aller retrouver les discothèques.

Joseph K.

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